Comment l'urgence climatique pourrait conduire à une crise de santé mentale ?

Une connexion entre la planĂšte, le climat et la santĂ© mentale des ĂȘtres vivants

Le Greenlandic Perspective Survey nous apprend que 90 % des Groenlandais acceptent que le changement climatique (rĂ©chauffement climatique) se produise. Plus que cela, cela les rend anxieux et dĂ©primĂ©s de voir les impacts sur les Ă©cosystĂšmes. Étant donnĂ© qu’ils vivent dans des conditions culturelles et climatiques qui les placent en premiĂšre ligne du changement Ă©cologique, nous pourrions ĂȘtre bien avisĂ©s de prendre leurs pensĂ©es et leurs sentiments au sĂ©rieux. OĂč qu’ils aillent, nous pourrions trĂšs bien les suivre.

 

Aux extrĂ©mitĂ©s opposĂ©es du spectre climatique (du paysage dessĂ©chĂ© de la Nouvelle-Galles du Sud Ă  la fonte des glaces du Groenland) les gens ressentent le besoin de trouver de nouveaux mots pour dĂ©crire les problĂšmes de santĂ© mentale liĂ©s au changement environnemental. En 2003, le philosophe australien Glenn Albrecht a inventĂ© le terme de solastalgie pour dĂ©crire l’angoisse causĂ©e par les altĂ©rations de l’environnement dues aux sĂ©cheresses et Ă  l’exploitation miniĂšre destructrice. Prenant le mot latin pour rĂ©confort (sƍlācium) et la racine grecque dĂ©signant la douleur (-algia), il nous donne un nĂ©ologisme qui rĂ©sume les effets dĂ©vastateurs de la recherche du malaise lĂ  oĂč l’on avait l’habitude de chercher du soulagement et qui affecte la santĂ© mentale de chacun.

 

Si le monde autour de vous promettait autrefois d’ĂȘtre un lieu qui fournit une certaine quantitĂ© de nourriture, d’abri et de consistance, comment pourriez-vous vous sentir alors qu’il devient progressivement un lieu d’extrĂȘme imprĂ©visibilitĂ© et de risque ? Au Groenland, les Inuits du nord de Baffin ont le mot « uggianaqtuq Â» pour dĂ©crire le sentiment dĂ©sagrĂ©able (de santĂ© mentale) causĂ© par le comportement Ă©trange d’un ami, ou mĂȘme un sentiment de mal du pays ressenti lorsqu’on est rĂ©ellement chez soi. Plus rĂ©cemment, ce mot a Ă©tĂ© cooptĂ© pour dĂ©crire les conditions climatiques instables de l’augmentation de tempĂ©rature, de l’élĂ©vation du niveau de l’eau et le sentiment de ne plus ĂȘtre Ă  l’aise dans son environnement. Les tempĂȘtes se dĂ©chaĂźnent plus soudainement et durent plus longtemps, la glace est plus mince et la nourriture est nettement plus rare. Alors qu’avant les causes du rĂ©chauffement climatique, vous pouviez subvenir Ă  vos besoins grĂące Ă  la chasse, Ă  la pĂȘche et Ă  la recherche de nourriture. Vous devez maintenant complĂ©ter ces activitĂ©s par des sorties au supermarchĂ© nouvellement Ă©tabli. Comment voulez-vous que ce type de population ne soit pas atteint dans leur santĂ© mentale ? Mais surtout ! Comment sont-ils censĂ©s payer la nourriture ? Eux qui n’ont jamais eu ce type de train de vie.

 

À cĂŽtĂ© de ces termes plus spĂ©cialisĂ©s, nous avons aussi le « deuil Ă©cologique Â», plus explicite, et mĂȘme l’idĂ©e d’une sorte de stress post-traumatique liĂ© Ă  l’état du rĂ©chauffement planĂ©taire. Cette derniĂšre idĂ©e peut sembler Ă©trange. Comment la santĂ© mentale peut-elle ĂȘtre post-traumatique alors que le pire est encore Ă  venir ? Peut-on ĂȘtre traumatisĂ© par quelque chose qui se produit encore ou mĂȘme, selon certains, qui pourrait ne pas se produire du tout ?

 

Au XIXe siĂšcle, le neurologue français Jean-Martin Charcot a Ă©tabli un lien entre les symptĂŽmes apparemment non organiques de l’hystĂ©rie (un diagnostic qu’il pensait Ă©galement pouvoir s’appliquer aux hommes) et la rapiditĂ© de la vie moderne. Il pensait que des accidents sans prĂ©cĂ©dent liĂ©s aux machines industrielles et aux voyages mĂ©canisĂ©s pouvaient avoir des effets traumatisants. AprĂšs avoir subi, ou mĂȘme presque, un choc liĂ© Ă  la technologie, vous pourriez vous trouver incapable de le traiter mentalement. Tout cela est arrivĂ© trop vite, trop fort, trop anormalement pour ĂȘtre pensable. L’esprit humain n’était tout simplement pas Ă©quipĂ© pour faire face aux changements qui se produisaient dans le monde qui l’entourait.

 

Quoi que vous fassiez des catĂ©gories mĂ©dicales dĂ©suĂštes et politiquement problĂ©matiques de Charcot, son idĂ©e d’une transformation impensable rĂ©sonne sĂ»rement. Pour tous, sauf pour les plus farouches d’entre eux, l’urgence climatique nie que quelque chose est dĂ©finitivement en cours. Mais il est impossible de prĂ©voir comment il se manifestera exactement et comment il se sentira. Par pure hypothĂšse, mais est-il vrai que nous n’ayons plus que 50 rĂ©coltes au rythme actuel de la consommation ? Y aura t-il des avantages Ă  tirer de cette situation pour certains et des ravages climatiques et Ă©conomiques pour d’autres ? Quel impact pourrait avoir une vaste rĂ©duction des ressources sur le comportement humain et sur leur santĂ© mentale ?

 

Pour beaucoup, il semble que nous ayons dĂ©jĂ  un pied plantĂ© dans un avenir insupportablement dystopique. Combien de temps faudra-t-il encore avant que les systĂšmes politiques ne s’effondrent et que nous ne nous retournions les uns contre les autres faute d’une santĂ© mentale correcte en partant dans une frĂ©nĂ©sie pour les derniers morceaux de nourriture ? (Ou toute autre forme imaginable d’horreur de masse ?) Pour d’autres, ce genre de scĂ©nario est un dĂ©lire, un symptĂŽme de la panique mĂ©diatique. Ces deux « rĂ©alitĂ©s Â» sont sujettes Ă  caution. Qui peut dire qui est le plus en colĂšre ?

La psychologie du déni de la science climatique

Pour que la rĂ©alitĂ© prĂ©sente ressemble Ă  un ensemble de conditions confortablement cohĂ©rentes, il faut inclure un calcul autour de l’avenir. Certaines personnes sont enclines Ă  la catastrophe tandis que d’autres prĂ©fĂšrent effacer la possibilitĂ© de dĂ©sagrĂ©ments. On pourrait dire que ces deux tendances sont des tentatives d’auto-prĂ©servation. Faut-il agir de maniĂšre prĂ©ventive pour Ă©viter une catastrophe, s’exposer Ă  des accusations d’anxiĂ©tĂ© pathologique, ou garder son calme et continuer au risque de paraĂźtre au mieux obtus ou au pire Ă©goĂŻstement destructeur ? Est-ce que c’est fou de faire le deuil de quelque chose avant de l’avoir perdu ?

 

C’est peut-ĂȘtre une question particuliĂšrement poignante pour une gĂ©nĂ©ration de jeunes qui se demandent sĂ©rieusement s’il est ou non irresponsable d’avoir des enfants, beaucoup choisissant de ne pas le faire par crainte de ce que l’avenir proche leur rĂ©serve.

 

Dans un sens, toutes les rĂ©ponses au climat Ă©cologique actuel sont folles, ou du moins exaspĂ©rantes. Prenez la menace au sĂ©rieux et risquez de succomber Ă  la solastalgie, ou bien effacez-la et soyez accusĂ© de vous Ă©carter de la rĂ©alitĂ©. Dans le premier cas, vous vous Ă©nervez vous-mĂȘme et dans le second, vous Ă©nervez les autres. Il peut parfois sembler que la seule rĂ©ponse raisonnable soit la mĂ©lancolie, la colĂšre et l’impuissance. C’est ce qu’a dĂ©clarĂ© le Dr Courtney Howard, prĂ©sidente du conseil d’administration de l’Association canadienne des mĂ©decins pour l’environnement : « L’intersection entre l’urgence climatique et la santĂ© mentale et physique va devenir l’un des principaux problĂšmes du monde. Â»

 

Pour ceux qui ont l’oreille au sol, c’est Ă©videmment dĂ©jĂ  le cas.

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